( 5 octobre, 2016 )

Douloureux sommeil

C’était l’été, et tandis que les adultes s’exposaient au soleil avec la ferme intention de revenir de vacances en ayant le teint halé, une petite fille attendait au pied d’un arbre. Ici depuis une semaine, je ne l’avais encore jamais aperçue. Elle était très belle, devait avoir environ huit ans. Elle avait de longs cheveux bruns tressés, et des yeux vert émeraude. Quand elle me vit, elle se recroquevilla, tel un animal traqué.

Je décidais donc de l’appréhender avec le plus de douceur possible. Le soleil tapait fort, et malgré l’ombre de l’arbre, elle devait avoir soif. Aussi tendis-je une gourde dans sa direction. Hésitante, elle finit par s’approcher. Elle bu deux gorgées et me la rendit. « Comment t’appelles tu ? » lui demandais-je, profitant de cet instant de confiance qu’elle m’avait octroyé.

-« Je m’appelle Jaina » me répondit elle, « Et toi ? »

-«Moi c’est Alexandre, ravi de faire ta connaissance Jaina ».

Elle me semblait plus apaisée.

-« Mais, dis moi Jaina, que fais tu seule sous cet arbre ? »

Hésitante, elle baissa les yeux, et fit un demi tour sur elle même. C’est ainsi que je m’aperçus qu’elle avait des ecchymoses sur les bras, les mollets et sûrement ailleurs, cachées par les vêtements.

Démuni, je ne sus d’abord que lui dire. Puis je finis par lui demander où étaient ses parents.

-« En enfer » me répondit-elle d’un ton sérieux et tranchant.

-« Comment ça Jaina ? Tu veux dire qu’ils sont morts ? »

-« Je l’espère » rétorqua-t-elle sans le moindre soupçon de douleur, ni de compassion.

-« Tu n’en est pas sure ? La police ne t’a pas mise au courant ? Ils ont eu un accident ? Demandais-je hasardeux.

Elle me regarda, le visage de plus en plus sombre et fermé. C’était une autre fillette que celle à qui j’avais offert de l’eau tout à l’heure. Ses grands yeux verts lançaient des sortes d’éclairs. Et me fusillant du regard, elle me répondit :

- « Oui ils ont eu un accident il y a huit ans de cela, quand je suis née ! »

Désemparé, gêné, les sons ne voulaient plus sortir de ma bouche, pourtant la curiosité que cette gamine attisait chez moi était éloquente.

- « Ils ont eu un accident, c’est cela. Et tu ne veux pas en parler. De surcroît avec un inconnu ! Comme je te comprends. Mais chez qui vis-tu alors ? »

Elle feignit de ne pas entendre mon flot de questions et je compris qu’elle n’était pas dans les meilleures dispositions pour parler. Je n’insistai pas, lui demandant simplement la permission de m’asseoir à côté d’elle sous ce grand arbre. Elle haussa les épaules.

Je m’asseyais donc silencieux et le regard dans le vide en songeant à combien j’avais eu de la chance d’avoir mes parents pour m’élever. Une peine immense pour cette petite fille me prit aux tripes.

Pourtant, elle semblait complètement insensible. Comme si ça ne la concernait pas. Peut-être était-ce parce qu’ils étaient morts juste après sa naissance, et qu’elle n’avait donc aucun souvenir d’eux.

Au bout de quelques minutes je réitérais ma question :

- «Mais où vis tu ? »

- « Ici » me répondit-elle très sérieusement

- « Comment ça ici ? Dans cette forêt qui encadre la plage ? » demandais-je incrédule.

-  «Oui » me répondit-elle. « Ici, au moins je suis tranquille et personne ne me dérange, à part toi aujourd’hui ! »

- « Tu veux que je m’en aille ? » demandais-je, attristé.

- « Non tu peux rester, tu sembles totalement inoffensif, je n’ai rien à craindre de toi »

- « D’où viennent ces ecchymoses ? » lui demandais-je.

- « Oh ça, fit elle en regardant son bras, ce n’est rien du tout j’ai sûrement du tomber ».

Je n’en croyais pas un seul mot mais ne préférai pas l’effrayer en devenant insistant.
Elle m’expliqua qu’elle allait dormir un peu, mais que je pouvais rester là, si je demeurais silencieux. Chose que je lui promis.

Quelques minutes plus tard, elle dormait profondément. C’est environ une heure et demi plus tard, qu’elle se réveilla, surprise de me voir toujours là, dans la même position que lorsqu’elle s’était endormie.

- « Tu n’as pas bougé ? » me demanda-t-elle. Je lui répondis que non d’un signe de tête. Elle s’approcha et s’assit à côté de moi.

- «Tu as encore à boire s’il te plaît ? »

Je lui tendis ma gourde en lui faisant comprendre qu’elle pouvait la finir, ce qu’elle ne fit pas.

Elle commença à me parler, et au bout d’une demi-heure de conversation unilatérale, où je ne faisais qu’écouter ; je compris que ses parents n’étaient aucunement morts, mais que son père la battant, et abusant d’elle sexuellement, elle avait décidé de fuguer. Elle était sous cet arbre depuis trois jours et personne avant moi ne l’avait remarqué.

Je lui proposais alors de l’emmener au commissariat pour porter plainte contre son père mais elle refusa. Désarmé, impuissant, je la regardais. Cette petite chose innocente à qui l’on faisait subir de telles atrocités ; mon sang se glaçait, et les larmes me montaient aux yeux.

- « Je m’en vais maintenant ! Ne parle de moi à personne je t’en prie ».

Ce furent ses derniers mots. Et c’est le cœur serré que je la vis partir.

C’est alors les yeux humides et gonflés que je me réveillais, dans mon lit.

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